Cornes et Bois

Il y a un peu plus de 10'000 ans, cotoyant mammouth et bisons, un cervidé gigantesque peuplait les vastes plaines humides européennes. Dépassant la demi tonne, le Megaloceros portait sur le crâne des formations osseuses, appelées bois, d'une envergure pouvant dépasser 3.5 m et peser 70 kg. Règnant depuis 500'000 ans, ce cervidé gigantesque s'éteint  à la fin de la dernière période glaciaire. Au même moment, le lagopède alpin trouve refuge en altitude et la Saxifrage à feuilles opposées colonise le sol alors libéré des glaces. Mais quelle est l'origine de ces bois imposants?

Il y a un peu plus de 400 millions d'années, des formations squelettiques apparaissent dans le derme au niveau céphalique de certains vertébrés que l'on appelle les poissons cuirassés, les Placodermes.

Crâne fossile du placoderme Dunkleosteus sp.exposé au Museum National d'Histoire Naturelle

Ces formations osseuses subsistent aujourd'hui chez plusieurs groupes. Elles forment par exemple la carapace des tortues. Chez les crocodiles, on les retrouve sur ces sortes d'épines au niveau caudale. On les rencontre également chez la girafe, où ils sont recouverts d'une peau velue. Enfin, on en trouve également des vestiges très localisés chez les ongulés artiodactyles , comme l'os cornu des ruminants ou les bois des cervidés.

Chez les ruminants, l'os cornu, également appelé cornillon, se développe dans le derme puis se soude avec l'os frontal du crâne. Autour de cette cheville osseuse vascularisée se développe un étui corné constitué de kératine, la corne.

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Ci-dessus, une corne d'étagne (femelle bouquetin) et à droite une corne de chamois. Ces structure creuses sont composées de kératine. Elles s'engagent sur l'os cornu à la manière d'un fourreau. Cet os pivôt, richement vascularisé, est recouvert d'un tissus, le chorion, qui fabrique des cellules riches en kératine. Avec l'âge, cette production de matière cornée diminue. La croissance de ce fourreau de kératine s'interrompt durant l'hiver. Il rend ainsi possible l'estimation de l'âge du bouquetin, un peu comme on le fait avec un arbre.

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Ci-dessus à gauche, les cornes d'une Antilope (C) et d'un Proghorn (E) et leur vue en coupe latérale (D et F). On y voit en hachuré l'os cornu, et en noir le fourreau de kératine qu'il fabrique. A noter que la corne du Rhinocéros est entièrement en kératine et ne possède pas d'os cornu. C'est donc une structure tégumentaire exactement au même titre qu'un ongle ou un cheveux, l'ensemble de ces structures étant regroupés sous le terme de phanère. A droite une représentation du crâne d'un bouquetin mâle et de son os cornu. L'illustration de la corne montre la correspondance des âges avec les anneaux de croissance. (Beaumont et Cassier, Anatomie comparée des Vertébrés; Eric Weber, Sur les traces des bouquetins d'Europe)

Chez les Cervidés, les bois sont l'homologue de l'os cornus des bovidés, à la différence qu'ils sont caducs et repoussent chaque année. Ils ne sont présents que chez les individus mâles, exception faite des rennes où ils sont également présents chez les femelles, mais moins imposants.

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Terminologie des différents termes désignant les bois du Cerf Les Mammifères de l'Arc Alpin, Jacques Gilliéron, Glénat 2012

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Ci-dessus à droite un bois de Chevreuil, à gauche un bois de Renne mâle. Dans les deux cas, les reliefs particulièrement visibles à la base du bois correspondent aux vaisseaux sanguins qui parcouraient la surface du bois, sous le velours. A plus fort grossissement, on distingue les traces des vaisseaux sanguins disparus (cf. fèches blanches ci-dessous).

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En plus de leur rôle durant la parade, il est possible que par la forte vascularisation des velours, les bois puissent avoir un rôle dans la thermorégulation.

 Sébastien Tinguely                                                                  

© 2016 Sébastien Tinguely